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Clair-Obscur

Ou dialogue philosophique avec un fou

    
    Mehr Licht !
    Goethe
    

Introduction

    
    La philosophie est une quête de savoir. La rigueur de la logique qu'elle requiert exige une cohérence et un ordre parfaits au sein du système qu'elle élabore. Elle est donc avant tout une interrogation, une éternelle remise en question de tout, de la logique même au nom de laquelle elle opère. La philosophie voit son point d'appui vaciller: elle ne peut admettre que quelque chose puisse se prouver par soi-même car comment une question serait-elle sa propre réponse ? C'est là le paradoxe philosophique qui empêche notre protagoniste de voir clair, sans doute parce qu'il veut être un philosophe "absolu". Redoutable paradoxe qui veut que le philosophe remette toute connaissance en question, même celle qui lui confère le droit de le faire, une connaissance qu'il ne pourra vérifier.
    Dans le dialogue qui suit, le problème est poussé à l'extrême, certes, et il ne faut pas croire qu'il puisse jamais faire crouler l'immense édifice de la philosophie, si celle-ci l'ignore volontairement.
    Les fondements de cet immense édifice nous sont mystérieusement cachés et nous ne pouvons savoir si celui-ci est en équilibre, quoique nous en soyons quasiment certains. S'il ne l'était pas, la réalité serait tout autre. Dans quel rêve étrange vivrions-nous alors ?
    
    Personnages: M. Lesage (professeur) et M. Lefol
    
    
    
    Le soleil, radieux ce jour-là, dardait ses plus beaux rayons sur une paisible campagne presqu'endormie sous le poids de la chaleur, mais pourtant encore active de la fraîcheur du matin. Deux amis, philosophes, s'étaient allongés sur une herbe tendre et déjà sèche, à l'ombre fraîche et délicieuse d'un vieux pommier. La circonstance se prêtait à des discussions légères.
    

M. LESAGE

    Baigné dans un agréable souffle d'air tiède de soleil et d'ombre, et contemplant un paysage si paisible, serein et beau, où le bleu, le jaune et le vert se confondent en une harmonie indescriptible, qu'il est doux de savoir que nous sommes ! Qu'il est agréable de "fredonner" le fameux cogito ergo sum, ne pensez-vous pas, M.Lefol ? Cogitamus ergo sumus !
    

M. LEFOL

    J'aimerais tant, monsieur le professeur, partager avec vous ce sensible plaisir, mais hélas, si cette phrase a ôté à son auteur le doute possible de sa propre existence, si sa certitude définitive d'exister a levé pour lui un voile trop opaque à la lumière, il n'en est pas de même pour moi.
    

M. LESAGE

    Que me chantez-vous là ? N'êtes vous pas convaincu de votre propre existence ?... Et une preuve aussi irréfutable que celle avancée par le grand philosophe ne vous suffit-elle point ?
    

M. LEFOL

    Mon doute, trop coriace, résiste. Comme tout philosophe, je ne puis m'attacher qu'à ce qui est sûr. Mais, pour ma part, je doute même de la raison, pilier si solide pour l'entendement humain !
    

M. LESAGE

    Comment pouvez-vous douter d'une vérité mathématique telle ? Comment vous comprendre, puisque cette sentence est la preuve même de notre existence ? Auriez-vous perdu la raison ? J'ai peine à croire qu'au nom de la raison, vous ayiez... rejeté la raison ! Il faut que soit vous plaisantiez, soit vous m'invitiez à prouver notre existence à l'instar des grands philosophes ! A prouver altero modo ce qui a déjà été prouvé !
    

M. LEFOL

    Je vous fais grâce de ce treizième travail d'Hercule. Car pour moi, les preuves... ne prouvent rien.
    

M. LESAGE

    Moi non plus, je ne vous demanderai pas de me prouver ce que vous avancez, évidemment. J'espère cependant que vous ne raillez pas impunément un humble et respectable professeur.
    

M. LEFOL

    Loin de moi l'idée même de me moquer de vous. Mais je vois que pour vous la raison est un soutien formidable. Montrez-moi donc pourquoi l'on doit se soumettre à la raison, à la logique.
    

M. LESAGE

    Mais reconnaîtrez-vous que les preuves fondées sur le raisonnement sont valables, quand je vous l'aurai montré ?
    

M. LEFOL

    Certainement, et je souhaite que vous ayiez raison car il est difficile de vivre sans soutien. Mais comment me le montrerez-vous donc, puisque votre seule arme est la raison ? Tout raisonnement repose sur l'évidence. Or, c'est l'évidence que je mets en question, momentanément, je l'espère. Ne tentez surtout pas de m'acculer dans un piège du raisonnement: vous souhaiteriez évidemment que je reconnaisse avoir eu tort après un raisonnement bien mené. Mais dans ce cas-là, détrompez-vous, car il ne pourra en être ainsi. Je vous répète que je ne peux croire aux preuves rationnelles même formulées par une personne aussi docte et intelligente que vous. Je ne crois pas, non plus, à la loi fondamentale sur laquelle reposent celles-là: le principe de la non-contradiction car il met en jeu l'évidence et elle seule.
    

M. LESAGE

    Vous refusez donc les notions d'identité et de non-identité grâce auxquelles l'intelligence agit et le langage comme la pensée peuvent exister ! Ai-je quelque chose à dire à quelqu'un d'aussi dénué de bon sens que vous ? Comment peut-on avancer de telles choses ? Vous êtes négatif, nihiliste et, Dieu merci, marginal ! Je suis sûr que vous affirmeriez volontiers que le non-être, c'est l'être, et pourquoi pas votre bibliothèque ! J'en perds presque mon entendement ! Pourrais-je jamais vous persuader que j'ai raison de croire en la logique ?
    

M. LEFOL

    Rassurez-vous, mon ami, j'affirmerais de telles absurdités en moi-même seulement... Mais, sérieusement, ma position ne provient que d'un refus.
    

M. LESAGE

    Un refus incompréhensible.
    

M. LEFOL

    Un refus d'accepter ce que nous croyons voir: une main généreuse et compatissante tendue vers l'insondable et ténébreuse pronfondeur où nous sommes plongés. Dans notre abîme, il fait trop sombre pour distinguer s'il ne s'agit pas, plutôt que d'une main secoureuse et accueillante, de l'abomminable gueule d'un monstre qui engloutira les philosophes raisonneurs et leurs trop nombreux disciples...
    

M. LESAGE

    Dieu ! Quel pessimiste poète vous faites ! Mais soyez raisonnable: nul ne peut méconnaître la valeur de l'évidence, fondement de toute connaissance.
    

M. LEFOL

    Si vous disiez: "La valeur de l'évidence se prouve", ne seriez-vous pas alors contraint d'affirmer: "Elle est évidente" ? Pourriez-vous affirmer quelque chose d'autre ? Je ne pourrais être de votre avis que si je l'étais déjà auparavant. Ne constatez-vous donc pas, dans toute démarche que vous puissiez faire là-dessus en raisonnant, ce que vous, logiciens, appelez communément un cercle ?
    

M. LESAGE

    Mais le chemin que vous empruntez en refusant la logique n'est certes pas faux, mais il est pierreux et recouvert par une brume opaque. Pour ne pas vous égarer, vous devez faire halte, à moins qu'une aide miraculeuse ne vienne vous secourir, ce dont je doute réellement. Ce chemin vous empêche tout progrès ! Que pourrez-vous faire, désormais, sinon vous taire et ne plus penser. En rompant le seul lien possible avec le monde, vous vous êtes plongé dans un isolement total, dans un enfer de doutes ! Comme je vous plains car je ne puis plus rien pour vous. Cette paralysie qui a attaqué le philosophe que vous êtes, n'est-ce pas la mort ?
    

M. LEFOL

    Votre pessimisme serait-il pire que le mien ? Comprenez bien que mon attitude n'est que provisoire, du moins, je l'espère... (silence) Oui, certes, l'espérance est le seul bien que je possède encore, mais n'est-ce pas l'un des plus beaux ? Grâce à lui, je pense n'être pas mort. Espérons... espérons que mon attitude ne soit que provisoire. Espérons ! Voilà mon unique prière à la lumière. Espérons que nous n'aspirerons pas éternellement à elle !
    

M. LESAGE

    Je ne puis qu'espérer avec vous, cher ami, que votre prière se réalise. Puisse une issue s'ouvrir dans votre impasse ! Je suis compréhensif pour bien des choses, mais pourrai-je un jour comprendre votre attitude ? Je souhaite ne jamais être contraint de vous suivre. Je ne sais si je dois vous considérer comme un fou ou comme un philosophe: comme un fou, vous ne raisonnez pas; comme un philosophe, vous êtes en une quête viscérale de lumière. J'associerai ma prière à la vôtre: puisse l'espérance être votre salut ! J'ajouterai: que la lumière vous dévoile le chemin... si toutefois vous n'êtes pas, maintenant, complètement aveugle. Que puis-je dire de plus ?
    

M. LEFOL

    Je me le demande. Peut-être me prendrez-vous toujours pour un insensé ? Alors sachez que j'ai ma raison de ne pas raisonner.
    

M. LESAGE

    Quant à moi, je ne puis vous raisonner.
    

M. LEFOL

    J'aurai donc le dernier mot... sans avoir raison...
    
    Alors qu'il était nécessaire pour ce dialogue d'agoniser, le glorieux et aveuglant soleil avait continué sa course majestueuse à travers la coupole bleue et atteint le zénith. De son trône, des rayons plus denses, plus brûlants que jamais, avaient réveillé nos deux amis assoifés de lumière. Car déjà le soleil avait percé les feuillages les plus touffus et chassé les ombres. La chaleur et la lumière, plus agressives que jamais, redoublaient leurs attaques et l'harmonie indescriptible avait fait place à une clarté éblouissante qui fit cligner les yeux des deux philosophes.
    N'était-ce pas un double signe ? Pour l'un, la lumière de la raison empêchait de voir les yeux grand ouverts, tandis que pour l'autre, la lumière qui avait dissipé les ombres ne chasserait-elle pas un jour les doutes ? Avait-il donc tort d'espérer dans la nuit ?
©2004-2009 ~Ithaque
:iconithaque:

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September 2, 2004
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