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Il est enfin six heures du soir et j’ai fini ma journée. Aujourd’hui, elle m’a semblé particulièrement longue et ennuyeuse. Je ne sais pas pourquoi. C’est sûrement parce que je n’ai pas eu le temps de me prendre un café pendant la pause. Julie jacassait comme une pie, alors évidemment, je n’ai pas pu descendre en bas vers la machine à café. Des fois, je me dis qu’être poli est le pire des défauts. J’ai dû écouter le récit assommant de son voyage au Mexique du début à la fin, à trois reprises et à chaque fois, une version différente. Jamais je n’ai autant souhaité la fin d’une pause café.
Je me précipite vers la bouche de métro. Quel manque de chance ! Elle est bourrée de monde, comme d’habitude à six heures. Je déteste les heures de pointe. Les gens qui puent, les gens qui suent, les gens qui vous bousculent, qui s’interpellent. Trop de bruit, trop de monde, assez ! J’ai vraiment besoin de silence et de solitude. Et encore plus de bruit, encore plus de monde. Décidément, Paris sera toujours Paris. J’entends d’ici ma mère, de sa campagne en Ardèche : « Si tu voulais de la tranquillité, Eric, il ne fallait pas choisir de vivre en ville ! Surtout pas Paris ! Quelle idée saugrenue ! » Ma chère maman, des fois, j’ai envie d’être à ta place au milieu des poules et des vaches. Pas de bouche de métro grouillante de monde, mais certainement une basse-cour pleine de poules. Ça doit quand même changer. Mais en fin de compte, non. Les poules, ça fait trop de bruit aussi. En fait, quand vous vous croyez seul, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient spécialement pour vous déranger. Même en rase campagne.
Lorsque vous avez attendu la fin d’un travail long et pénible toute la journée, vous devez encore attendre pendant des heures l’arrivée du train. Voilà une journée typique de fonctionnaire parisien. Même si on n’est pas parisien, d’ailleurs, c’est pareil. Sauf qu’il n’y a pas de métro. Et moins de monde. Après tout, peut-être y a-t-il autant de monde ? La terre est trop peuplée, à mon goût.
Le métro surgit et tout le monde se rue vers lui en même temps. C’est parti pour plus de bousculade, plus de gens qui grinchent, plus de gens qui suent et qui puent. Quand je suis à mon tour (enfin) dans le métro, je n’ai déjà plus de place. En soupirant, je me tiens à un poteau métallique et le métro démarre avec un bruit atroce. Tout ce tintamarre me donne envie de dormir. Par chance, je n’ai que trois stations.
Tout en m’efforçant de ne pas m’endormir debout, j’essaie de deviner ce que va me concocter Marine pour mon dîner. Au moins j’ai la certitude d’avoir un bon petit plat tout chaud à mon arrivée. Mais c’est pure justice, car la journée a été éreintante ! Mmmhh… voyons voir… de la purée… avec un cordon bleu… ah oui, pas mal, ça, la purée… je ferme les yeux, et déjà, la bonne odeur de la purée imaginaire commence à m’alourdir les paupières. Mais non, ce n’est pas le moment de s’endormir ! Pas encore !
J’ouvre mes yeux avec un effort  surhumain. Les bruits de tous ces gens autour de moi font penser à des palpitations d’ailes d’abeilles assourdissantes. Quand est-ce que ce voyage insupportable prendra fin ? Pour me distraire, j’essaie de concentrer toute mon attention vers un homme assis un peu plus loin, le journal Libé à la main. Plus lambda que lui, tu meurs ! Mais comme je n’ai rien d’autre d’intéressant à faire, autant fixer mon attention sur quelque chose, n’importe quoi, histoire de passer le temps.
Cet homme a exactement la même position depuis tout à l’heure. Le penseur, me dis-je en souriant. Ou plutôt, Le liseur serait un terme plus exact. Je me demande bien ce qui peut le passionner autant. Quel article, en effet, pourrait autant capter son attention ? J’imagine que ce ne sont pas les résultats du dernier match de foot. Un truc sur la politique, peut-être ? ça va assez bien avec son genre. Décidément, tous pareils : ça peut vous assommer des heures avec leur politique de quartier mais ça n’est jamais capable d’agir vraiment. En somme, il n’y a que de belles paroles.
Quelques minutes plus tard, notre lambda n’a pas bougé d’un yota. Ça devient inquiétant ! Pourquoi cette immobilité de statue? Il peut bien se moucher ou gigoter, il aura toujours son article devant les yeux ! Seulement… Rien ne bouge, chez lui, voilà le problème. Rien en lui n’a l’air vivant. Même son regard semble mort… Aucune articulation ne remue ! Un bond se fait dans ma poitrine. Est-ce possible qu’il soit… vraiment mort ? Mais non, voyons, sinon il ne tiendrait pas le journal ! Alors ? Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas, il faut que je m’en assure. Et comment faire sinon en le touchant… Allons, il ne faut pas se rendre ridicule ! S’il avait ce regard vide simplement parce qu’il a l’esprit ailleurs ? Si je le touchais, même l’effleurais du doigt, ma réputation serait faite ! J’imagine déjà Marine, croulant de rire : « Alors, il paraît que tu as touché du doigt un homme dans le métro parce que tu croyais qu’il était mort ? A mon avis, ça devait être la fatigue… » Non, décidément, j’ignorerai totalement cet homme.
Quand même… Il faut se rendre à l’évidence qu’il n’a pas l’air normal… Si jamais il avait seulement l’esprit ailleurs, j’aurai tout de même des circonstances atténuantes !
Lentement, je m’approche et effleure discrètement du doigt sa peau. Je n’ai jamais touché une peau aussi étrange… Elle est froide, dure et inhabituellement lisse, en fait on ne dirait pas vraiment de la peau. Mais qu’est-ce que ça pourrait donc  être? Aurait-il une maladie de peau ? Pourtant, il me semble que même une peau malade ne serait pas aussi dure. Je lève les yeux vers lui. Mon regard se heurte au sien qui me semble encore plus mort que tout à l’heure. Il est constitué de la même façon qu’un homme tout à fait normal, mais toute la différence se trouve dans cette absence de vie ! Pleins de questions surgissent dans mon esprit. Intrigué, je mets fin à ces interrogations insupportables en plaquant ma main une bonne fois pour toute contre son bras qui n’a pas la moindre réaction. Ce n’est pas de la peau, mais… du plastique !
Du plastique ? Mon cœur se soulève jusqu’à l’écoeurement. Dans ce cas, cet homme n’a jamais vécu, il ne vivra jamais car ce n’est que… quoi ? En le regardant bien, j’en conclus que c’est un pantin.
Terrifié, la sueur me monte au front et je me recule en tremblant. Je veux avertir les autres, dire qu’il y a un pantin parmi nous ! Je me retourne vers la foule serrée et ce n’est qu’à ce moment là que je réalise, à ma grande horreur et stupéfaction : dans la foule, personne n’est humain ! Partout, ce ne sont que des pantins ballotés par le mouvement des wagons. Bouche bée, j’ai envie de hurler mais aucun son ne sort. Ma première réaction est de quitter cet enfer, quitter ce débordement infernal de pantins, quitter ce monde qui ne vit pas… Par où est la sortie ? Vite ! La sonnette d’alarme ! Mais à quoi cela me servirait-il, et si le chauffeur était lui-même un pantin ?
Soudain, le métro s’arrête. La porte s’ouvre, et soulagé plus que jamais, je profite de cette occasion inespérée pour m’enfuir. Surtout, sortir de cette réalité cauchemardesque. Je prends mes jambes à mon cou, je cours à la vitesse d’un éclair entre les couloirs étroits, sombres et sordides… C’est un labyrinthe d’escaliers, d’escalators, de tunnels que j’enjambe et je dégomme au passage quelques pantins qui dévalent les escaliers comme des quilles de bowling. De l’air, vite, de l’air !  
Je réalise brusquement que je ne me suis jamais senti aussi seul et combien je tiens à cette foule métropolitaine débordante de vie et de chaleur humaine.
©2004-2009 ~Ithaque
:iconithaque:

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Written when I was boring (as always)

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:iconithaque:
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August 7, 2004
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